Grossophobie et régimes

Aujourd’hui j’ai envie d’écrire un témoignage personnel sur la grossophobie et sur le rapport à l’alimentation qu’on a, quand on n’a pas de chance avec son entourage.

Petite, j’étais toute mince. En haut de la courbe de croissance et en bas de la courbe de poids, jusqu’à mes cinq ans à peu près. Vers six ans, j’ai commencé à prendre un peu de poids, j’étais à la limite supérieure de ce qu’on considère comme un poids « normal », tandis que ma courbe de croissance rejoignait une moyenne basse. J’ai souvent cru (merci maman) que ma mère m’avait inculqué de très bonnes bases alimentaires et que j’avais tout gâché moi-même en étant goinfre, et que maintenant ça allait être horriblement difficile à récupérer et que c’était une catastrophe.

Et puis, ma mère m’a raconté une anecdote, vers mes 19 ans, qui m’a fait prendre conscience d’à quel point les pressions ont commencé tôt. Elle me racontait que quand j’avais trois ans, j’étais plutôt maigre, je picorais dans mon assiette et ne mangeais pas du tout les quantités considérées comme suffisantes pour qu’un.e enfant grandisse sans problème. Mais qu’elle ne voulait pas m’encourager à manger plus (par exemple, en me faisant des assiettes plus attrayantes, en me demandant ce que je voulais manger ou autre), parce qu’elle était tellement contente d’avoir une fille toute mince. J’avais trois ans.

À partir de mes six ans, une guerre a commencé. Ma mère ne supportait pas que je mange des trucs sucrés, alors c’était strictement interdit. Même quand j’allais à des anniversaires, j’avais comme consigne de ne pas manger les bonbons et de prendre la moitié de la part du gâteau d’anniversaire (évidemment, j’en profitais pour faire des réserves de sucre pour un mois dans la plus grande culpabilité). Elle m’a plusieurs fois surnommée bouboule. À chaque Noël, j’avais un joli déguisement de princesse, et mon père qui voyageait beaucoup à ce moment-là m’offrait des kimonos; c’était l’occasion pour ma mère de mentionner que les jolies princesses et les jolies dames dans les kimonos sont minces. Elle m’a offert ma première trousse de maquillage à huit ans; j’ai commencé par me maquiller en clown avec le rose à joue sur le bout du nez, c’était pas terrible, parce que ce n’était pas assez rouge, et ça faisait éternuer. Mais j’ai commencé à chercher sur internet comment me maquiller vers dix ans, et je suis tombée dans des magazines féminins, et qui dit magazine féminin dit régime, comme chacun.e sait.

Et donc, j’ai commencé à les tester. Les régimes à indice glycémique bas. Le régime crétois, le régime Dukan, le régime spécial K, le régime bidule, le régime truc. Tous reposent plus ou moins sur le même principe : certains aliments sont interdits ou presque interdits. Ces régimes sont intenables. Ils sont juste, juste intenables. Et pour dire, j’ai essayé tous les jours de toutes les semaines de tous les mois entre mes 10 et mes 16 ans. La motivation, je l’avais. Du sport, j’en faisais quatre fois par semaine, alors qu’à l’époque je n’aimais pas ça. J’en ai pris, de l’aspartame. Et je m’en suis enfournée des tablettes de chocolat en pleurant, parce que j’avais fait une incartade et donc c’était fichu, il fallait tout reprendre à zéro.

Les régimes sont dans une logique de tout ou rien (même ceux qui prétendent le contraire). Ils étiquettent certains aliments comme des plaisirs (et donc, interdits, ou alors une minuscule portion une fois tous les 5 jours), et d’autres comme des trucs sains à ingurgiter. Alors, qu’est-ce qu’on fait ? Ben, on commence le régime pleine de bonnes résolutions. On ne mange que des aliments-sains. Ça ne correspond pas à notre alimentation spontanée, d’où un sentiment de frustration. C’est dur de tenir. On est obsédée par la nourriture. On se regarde dans le miroir toute nue tous les jours, on se pèse tous les jours, dans l’espoir que nos efforts se traduisent un petit peu par un changement concret. À un moment, on est en plein stress, en manque de sucre, en manque de plaisir, et on descend compulsivement des quantités de bouffe (sans même l’apprécier) pour amortir le stress. Il y a eu une époque où je n’aimais plus le chocolat parce que le chocolat avait pour moi le goût de la culpabilité (littéralement, je voyais limite le mot « culpabilité » sur la tablette, je me dépêchais d’avaler, c’était infect mais ça faisait du bien, et de toute façon tout était infect). Du coup, on ne mincit pas. Mais ce n’est pas à cause du régime : c’est de notre faute…puisqu’on n’a pas suivi le régime.

Alors parfois on en a marre des régimes. On arrive à dire merde, casse-toi, tu pues. Casse-toi, je te hais, tu me fais me haïr, vas t’en. Mais on continue de baigner dans notre société, dans les films hollywoodiens. Un cousin qui te pince un bourrelet, un type de ta classe qui te traite de grosse, une affiche comme celle-là peut facilement te faire replonger.

Et puis, quand on est martelée d’images comme ça, notre vision de la diversité des corps humains est totalement altérée. On est enfermée dans un monde où tout kilo qui te sépare de la grande minceur est un kilo en trop.

À l’époque, je mesurais 1m61 pour 54 kilos. Aujourd’hui, j’en pèse 10 de plus, et je me considère comme ayant un poids tout ce qu’il y a de plus normal. À l’époque, ma mère me disait « tu serais tellement mignonne avec 6 kilos en moins ! ». Des gens de ma classe, au collège me demandaient pourquoi je ne mincissais pas. Ma famille entière commentait mon poids à chaque réunion de famille. Non seulement cela n’a rien d’étonnant que je sois tombée dans cette logique infernale où chaque bouchée de plaisir te donne envie de pleurer, mais je m’admire d’en être sortie. Je remercie beaucoup les gens qui m’y ont aidée. Je ne remercie pas les gens ci-dessus.

Alors, comment ça a commencé à aller mieux pour moi ?

Je suis passée par une phase aigre-douce, où j’étais dans une logique de « les grosses aussi peuvent être belles ». Un peu dans ce style-là :

Déjà : les grosses montrées dans ce genre de photos ne sont pas du tout si grosses que cela, ce qui entraîne l’effet pervers qu’on te montre un truc censé te rassurer qui te fait comprendre que tu es à la limite supérieure acceptable (et encore, en étant gentil avec toi), ou que tu as (largement) dépassé la limite.

De plus, on reste totalement dans la logique « la beauté est une qualité fondamentale d’une femme, et belle = jeune, coiffée, maquillée, photoshopée, etc ». Et c’est cette logique qui est destructrice, fondamentalement, plus que les choix des normes imposées. Ce qui est destructeur, c’est de dire à des gens qu’il est essentiel qu’iels ressemblent à un certain modèle. De toute façon, un modèle est toujours inatteignable (il faut voir que mêmes les femmes qui correspondent totalement aux critères de beauté standards ne ressemblent pas à ce qu’on voit en couverture des magazines).

Bref, je suis passée par cette phase, et puis j’ai rencontré des gens qui avaient un rapport sain à l’alimentation, et j’ai mangé avec elleux. J’avais des copines qui me disaient en souriant qu’elles étaient contentes parce qu’elles avaient mangé un bon gâteau au chocolat. Fenêtre d’ouverture sur un monde que je ne connaissais pas. Et puis j’ai commencé à sortir avec des mecs qui ont passé du temps à m’écouter et à me rassurer sur mon corps. La bienveillance de leurs regards m’a beaucoup aidée.

J’ai commencé à dire à ma mère timidement que peut-être, peut-être il fallait arrêter de séparer les aliments entre interdits et autorisés, qu’on pouvait manger de tout, et que la culpabilité ne faisait pas mincir. Elle m’a violemment répliqué que non, elle, quand elle était jeune et mince, elle ne mangeait jamais de sucre, interdiction stricte, et c’était comme ça que ça marchait.

Devenir végane aussi m’a aidée, pour deux raisons : déjà, j’ai l’impression que beaucoup de recettes véganes se préoccupent d’être à la fois bonnes et saines (contrairement à la cuisine plus traditionnelle qui est complètement saturée de gras, et plus c’est gras, meilleur c’est, et le lendemain on compense avec une soupe qui tient lieu de truc sain et pas bon pour compenser le truc bon et pas sain). Et j’ai appris à aimer beaucoup de végétaux à ce moment-là (avant je mangeais énormément de viande). J’ai découvert qu’un champignon cru, une carotte ou du tofu pouvaient être très savoureux à cette occasion.

Si ça a été facile pour moi, et c’est plutôt étonnant vu l’entourage que j’avais, ça ne l’est pas pour tout le monde. Je ne veux surtout pas que mon explication de « comment je m’en suis sortie » soit culpabilisant pour une femme qui me lirait.

Ah, et pour l’anecdote, ma mère se demande encore comment je peux manger aussi déséquilibré que je le fais (c’est-à-dire, végane) avec les bases saines qu’elle m’avait posées.

 

 

 

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  1. En effet même si ta mère a voulu bien faire (j’imagine qu’elle t’as transmis ce qu’on lui avait imposé auparavant), elle t’as fait beaucoup de mal.
    Quant aux normes de « beauté » de notre société… c’est juste désolant.

    Bonne continuation sur le chemin d’une alimentation à la fois plaisir et équilibre. Ne nous laissons plus parasiter l’esprit.

  2. Le pire c’est que la plupart des femmes, tout comme ta mère, ne se posent même plus la question de pourquoi elles cherchent à maigrir. Il y a vaguement l’idée que ça rend heureuse, mais si pour ça il faut ne plus consommer de sucre du tout et se torturer l’esprit en permanence en pensant à ce qu’on mange ça annule un peu tout le bénéfice en terme de bonheur qu’on pourrait éventuellement en tirer.

    La couverture « Votre beauté », c’est une vrai ou c’est une parodie ? Parce que c’est juste à la limite ou on se dit : « Ouais mais attend, c’est tellement de la surenchère. C’est forcément bidon… » mais en même temps ils en seraient bien capables.

    • La couverture, je crois bien que c’est une vraie, oui. Ça paraît grotesque quand on ne baigne pas dedans, mais quand on n’a pas de point de comparaison, on s’y habitue très vite…
      Sinon j’aime bien ce que tu dis sur le fait qu’on ne se pose même pas deux minutes la question de savoir pourquoi on veut tellement mincir. En fait il y a un blocage psychologique, rien qu’à se poser la question. (Sans doute parce qu’on doit savoir inconsciemment que se poser la question c’est trouver tout de suite la réponse).

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